Jeudi 19 janvier 2012
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Quelque part
aux Etats-Unis, il y a une ville étrange appelée Twin Peaks. Quelque part au Japon, il y en a une, au moins aussi bizarre, elle s’appelle Soil Newtown. Newtown, parce que c’est une ville
nouvelle, une ville dortoir créée pour désengorger les grands centres. A priori, Soil a l’air d’une ville bien proprette, bien rangée, avec ses clubs
pour dames, ses habitants souriants et ses fleurs, que de belles fleurs ! La famille Suzushiro est le symbole même de la ville : toujours souriants (absolument toujours), polis,
généreux… Sauf que la jeune Mizuki a tendance à s’endormir n’importe où, n’importe quand, même dans la rue. Et que la maison familiale est régulièrement la cible de déchets immondes et de
graffiti insultants. Aussitôt nettoyés pour laisser place au sourire de la famille Suzushiro.
Le premier tome s’ouvre sur une enquête policière : tous les membres de la famille
Suzushiro ont disparu, sans laisser la moindre trace. Au milieu de leur salon, une colonne de sel. La nuit de leur disparition, l’électricité a été coupée pendant plusieurs heures. Et un tas de
sel immense est apparu dans la cour du collège, de même nature que celui de la maison des Suzushiro, mais d’origine inconnue. Sur place, Onada, lieutenant de police et le capitaine Yokoi, son
supérieur. Ils sont chargés d’enquêter sur la disparition. Mais depuis cet événement, bien des choses étranges surviennent à Soil : un jeune adolescent, Kento Miyahara, disparaît lui aussi
(le lecteur sait qu’il se cache dans un bâtiment désaffecté à la périphérie de la ville, réputé hanté) et plus tard, une jeune fille se fait battre et violée. On a jamais vu ça à Soil, quelque
chose se détraque, de l’avis même du délégué des habitants, qui est aussi dentiste, chargé du bon fonctionnement de la ville, de son harmonie.
Alors oui, quelque chose se passe à Soil, qui va nous permettre de découvrir le vrai visage du
délégué, puis d’autres personnages se dévoilent, acquérant peu à peu un rôle important : la psychologue scolaire à laquelle Kento s’est confié, la mère de Kento qui cache quelque chose,
Tokita, le professeur de sciences remplaçant qui porte un masque et a le corps tatoué… L’étrange s’installe très lentement jusqu’à une avalanche de faits inexplicables au début du tome 4 :
des pigeons morts partout dans les rues, le sol de la cour du collège criblé de trous, des montagnes de terre obstruant les rues et des chaussures pendues aux fils électriques. Plus tard encore,
les fleurs se mettent à pousser de façon anarchique. Mais le pire reste à venir, Onada le découvrira de la bouche d’un ancien policier : il y a plus de cinquante ans, toute la population de
Soil, qui n’était alors qu’un village, a été massacrée au sabre par un homme aux yeux bandés recueilli par les habitants peu de temps auparavant ; il prétendait venir d’ailleurs. L’enquête
sur ce massacre a déjà rendu fou un inspecteur porté disparu depuis lors.
Mais « Soil », ce n’est pas seulement cette ambiance bizarre, ce sont surtout des
personnages incroyables, du rarement vu pour moi. D’abord le capitaine Yokoi, qui porte moumoute, est tout simplement immonde : misogyne, vulgaire, il se met les doigts dans le nez, se
renifle les dessous de bras et se gratte sans cesse les couilles en public (ça lui permet de mieux se concentrer !). Il frappe sa jeune collègue à tout bout de champ et n’a pas de mots assez
durs pour la rabaisser, lui faire honte, lui rappeler sa condition de femme (et donc, d’inutile…). On le croit tout d’un bloc, infect par nature, mais au fil des tomes, on comprend que son passé
n’est pas clair et qu’il a été jadis rétrogradé. La jeune Onada se caractérise par sa laideur, on l’appelle « le thon » ou « la mocheté ». Elle essaie de tenir tête à son
supérieur mais
ne semble pas intellectuellement armée pour ça.
Mais elle est obstinée et s’accroche à cette enquête malgré son supérieur qui la juge trop complexe pour s’y intéresser et malgré le temps qui passe sans indices et sans nouvelles de la famille
Suzuchiro.
Tous deux forment un couple complètement hors normes d’enquêteurs qui donnent à rire tellement
ils sont ridicules. Ils sont en complet décalage avec l’intrigue qui elle, n’est pas drôle du tout, elle s’enfonce même dans le sinistre : un pédophile, une bande d’adolescents qui en
passent d’autres à tabac, Kento qui se mutile… Et des réunions d’enfants masqués : qui sont-ils, à qui obéissent-ils ?
Le vrai visage de Soil épouvante le lecteur qui ne peut pourtant s’empêcher de rire quand le
jeune prof est victime d’une attaque de thé bouillant menée par les deux gosses du club d’étude des phénomènes paranormaux qui le prennent pour un extraterrestre… Et c’est la grande force de
cette série : le mélange du grotesque, aussi bien dans les situations que dans les personnages, et du terriblement angoissant.
Parution du tome 7 aujourd’hui, 19 janvier 2012. 11 volumes en tout chez Ankama.