Voici un ouvrage qui s’apparente autant au roman qu’au recueil de nouvelles : une suite d’histoires se
déroulant toutes dans un même monde, avec des héros différents à chaque fois mais des personnages aperçus dans d’autres. La succession est
chronologique, on part d’un contexte de guerre entre la Chine et les Etats-Unis pour finir à une époque où les Chinois sont tellement à la mode qu’on se fait brider les yeux. Chaque histoire est lisible pour elle-même et certaine sont vraiment très réjouissantes soit pour leur humour, soit pour leur inventivité.
Un tel catalogue de nouvelles aurait pu lasser, mais ces deux auteurs ont pris soin de varier
les procédés narratifs, ce qui dynamise considérablement la lecture.
L’ouvrage s’ouvre donc dans un contexte de guerre sino-américaine, chaque camp utilisant des
armes de guerre peu communes, régressives disent les Américains : des ogres, mi-hommes mi-boucs, extrêmement sanguinaires pour les USA, qui fêtent le retour de ces créatures comme ils
fêteraient des héros grâce à d’habiles manipulations médiatiques ; un pouvoir de commander les éléments pour les Chinois, qui à force de cataclysmes l’emporteront.
La seconde histoire se déroule après la guerre et aborde le sort des soldats de retour chez
eux. C’est un beau texte, construit déchronologiquement, habile dans sa construction et triste dans son contenu. Les vétérans ont le choix entre une vie de cauchemars, hantée par les souvenirs
des horreurs passées ou la resynch, une reconfiguration du cerveau qui leur fait même oublier qu’un jour, il y a eu la guerre.
Le lecteur retrouve le sourire à la lecture du texte suivant, « Sexus Machina » qui met en
scène une femme qui cherche les avantages du sexe sans les inconvénients liés à un individu de sexe mâle. Les cyborgs Genikor sont là pour la combler puisque depuis les ogres du premier texte
jusqu’aux presque humains du dernier, Genikor « répond à tous vos besoins, devance tous vos désirs ». A plus de quatre-vingts ans, on peut ressembler à un jeune homme.
Plusieurs textes ont pour thème la sexualité technologiquement assistée, censée apporter aux hommes (et aux femmes) la matière même de tous les fantasmes : jeunesse, vigueur, beauté, et s’il le faut pourquoi pas, pluralité. Une sexualité aseptisée qui finit par lasser car quoi de plus ennuyeux que la perfection ?
C’est effrayant, on s’en doute, mais parfois cocasse sous la plume de Ludovic Lamarque et Pierre Portrait que je découvre ici. Deux auteurs qui ne manquent pas d’humour puisqu’ils ont poussé l’effet de réel jusqu’à créer un site, d’une réussite toute institutionnelle.
Le sujet n'est pas très original (une société future toute en technologie et multinationales, des oligarches cyniques, des pauvres exploités...) mais la construction l'est vraiment, surtout pour un premier roman. Ces deux auteurs n'ont pas choisi le confort d'un texte linéaire, suivi, avec héros et jeu d'épreuves. Cet amalgame de textes disparates est un risque dont on ne peut que saluer l'audace et l'originalité. Tous sont convaincants même si certains sont plus opaques que d'autres.
Ad Noctum : les choniques de Genikor, Ludovic Lamarque et Pierre Portrait, Denoël (Lunes d'encre), janvier 2012, 307 pages, 20.50€