Lundi 6 septembre 2010
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Une fois encore, l'empire d'Asreth s'apprête à soumettre une nation au nom de sa mission de civilisation : en échange de sa
technologie, de sa logistique, de sa protection et de la prospérité liée à l'empire, l'empire Qhmarr doit se soumettre et renoncer à sa souveraineté. Les Asriens ont déployé leur flotte mais en
pure démonstration : leur armée n'a jamais été vaincue, les peuples se soumettant avant même le début des hostilités car les Asriens bénéficient d'une arme infaillible, l'artech.
« Frappés de plein fouet, les pauvres malheureux pris dans une onde de résonance s'ouvraient comme de
fugitives fleurs écarlates, tués sur le coup, soufflés par la puissance destructive de la vague artech qui déstabilisait la matière à son niveau le plus fondamental. Ceux qui avaient eu la
présence d'esprit de se jeter à l'écart n'étaient pas forcément épargnés par l'onde qui désintégrait sans discernement les jambes, les bras, laissant de pauvres estropiés hurlant à l'agonie,
démembrés, qui succombaient rapidement à leurs blessures atroces. »
C'est pourquoi D'eolu Vasteth, un des treize généralissimes commandant les invincibles Légions impériales, se présente
en vainqueur au gouverneur Mherran et lui donne deux heures pour se décider. A l'issue du temps imparti, il est invité à disputer une étrange partie avec l'empereur Qasal Ehal Hamfaa, un enfant
de huit ans : sur une table sont alignées les flottes asriennes et qhmarri ; les deux adversaires doivent déplacer les pièces et chacune de leurs actions se répercute exactement dans la réalité.
Le généralissime est sûr de la victoire, malgré l'assurance tranquille dont fait preuve le gouverneur Mherran. Ce que le commandant ignore, c'est que l'enfant ne joue pas lui-même, il est porté
par la foi de tout son peuple et par le lâh, dont les Qasuls sont les gardiens et les maîtres depuis des générations. Le lâh, c'est le jeu de la vie et du destin que la puissance asrienne néglige au profit de sa puissance militaire et de sa puissance incontestée.
Le roman se joue sur deux plans : l'affrontement entre le généralissime et
l'empereur, et la bataille navale qui en découle, minutieusement racontée du point de vue du bateau amiral, le Volonté-du-dragon. Cette mise en
parallèle met clairement en évidence la bêtise des officiers qui, quels que soient leurs idéaux, sacrifient sur le papier des êtres humains qui meurent vraiment : « en définitive,
les stratèges et les souverains, détachés du foyer de l'action, ne faisaient rien d'autre quand ils décidaient des frontières et des mouvements d'armées sur des cartes. Tout cela n'était que des
représentations, transformées en action par le moteur du désir ».
La morgue civilisatrice des Asriens est bien sûr détestable puisqu'elle tend à écraser les particularismes et
l'identité des peuples conquis pour les intégrer à l'Empire par la force. Le soldat asrien est pourtant fier d'éradiquer ainsi la maladie, la misère et l'ignorance de civilisations qu'il tient
pour primitives et de les libérer parfois de la tyrannie.
En face, l'empire Qhmarr est la victime, avec son empereur enfant qui n'est pas sans rappeler par certains points le
Dalaï Lama, dans une version belliciste s'il y en avait une. Car, il n'hésite pas à faire tuer des centaines de soldats pour montrer sa supériorité et sa puissance, puisque lui aussi bénéficie
d'une arme secrète extrêmement puissante qui anéantit tout ce qu'elle touche en causant de terribles souffrances.
Il y a au final beaucoup de morts dans les deux camps au nom d'idéologies légitimes mais
mortifères. L'auteur a l'habileté de ne pas choisir son camp, de ne pas vilipender le méchant impérialiste ni de blanchir la victime. Le lecteur prend alors intérêt au combat qui se déroule sur
le champ de bataille navale et entre les deux joueurs. On sent dès le départ que le généralissime, trop sûr de lui dans sa victoire, va se faire finalement laminer. Mais le gouverneur fait lui
aussi preuve d'une extrême assurance et il se pourrait que finalement, toutes ces morts aient un prix. Au final, le suspens est efficacement entretenu, Lionel Davoust ayant trouvé le format
idéal, entre longue nouvelle et court roman, pour mettre en scène cet affrontement qui sous la forme d'un jeu prend les dimensions de luttes entre deux civilisations.
De Lionel Davoust sur ce blog : Léviathan
La volonté du dragon, Lionel Davoust, Critic, mars 2010, 171 pages, 13 €