Vendredi 19 avril 2013
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Il ne s’appelle pas vraiment Alif car il doit se cacher, être invisible. Hacker de profession dans une
ville indéterminée du Moyen-Orient, il protège tous les internautes qui le lui demandent, des islamistes aux communistes en passant par les pornographes. La censure, Alif et les gray hats n’aiment pas, quelle qu’elle soit. Il a mis au point des systèmes qui lui permettent de voir venir la Main de la censure, avant qu’elle ne se referme
et détruise irrémédiablement.
C’est sur le net qu’Alif a rencontré Intisar dont il est amoureux.
Belle, intelligente, cultivée, la jeune aristocrate a tout ce qui fait fantasmer le jeune homme, plus un père qui du jour au lendemain décide de la marier avec un de ses puissants amis. La
princesse Intisar n’est pas faite pour Alif le sang-mêlé, mi-indien, mi-arabe, qui lui a quand même pris sa virginité.
Parce qu’elle lui demande de ne plus entrer en contact avec elle, Alif
perfectionne un programme qui permet de révéler l’identité des gens grâce à ce qu’ils tapent sur leur clavier. Mais voilà que la Main parvient à s’en emparer et même à l’exploiter. Alif doit fuir
car la Main n’est autre que le promis d’Intisar qui cherche à récupérer un livre que la belle lui a remis. Livre ancien qui aurait été écrit par les djinns. Ça, c’est ce qu’affirme Vikram le
Vampire, un djinn en fait, qui vient en aide à Alif et à sa voisine Dina qui l’a protégé et s’est enfuie avec lui. L’Alf Yeom se présente comme un
recueil de contes aux sens multiples. La Main pressent qu’il pourra l’utiliser « pour créer une méthodologie de codage totalement neuve, une sorte de
superordinateur construit à partir de métaphores ». Cet homme-là a bien compris le pouvoir de la littérature…
On peut lire Alif
l’Invisible sous plusieurs angles. Comme un roman d’aventure bien sûr, mais aussi comme un reflet de la société arabe actuelle, ou d’une certaine société, celle qui a éclos du printemps
arabe.
G. Willow Wilson brosse dans ce roman les portraits de plusieurs femmes,
toutes voilées mais aux parcours totalement différents. Intisar la princesse et Dina la fille du peuple sont les deux principales, mais la plus intéressante est l’universitaire américaine
convertie à l’islam (tout comme l’auteur). Ces trois musulmanes, toutes voilées soient-elles, ne sont pas silencieuses et obéissantes. A travers elles, G. Willow Wilson modernise l’image de ces
femmes qui ne manquent pas de caractère.
Le cheikh Bilal, gardien de la mosquée, participe lui aussi à cette image renouvelée de l’islam. Ce vieil homme très compréhensif cache Alif en fuite, lui permet d’échapper aux agents de la
Sûreté de l’Etat. Homme de dieu et de foi oui, mais pas islamiste borné et intolérant.
On comprend l’importance d’Internet, et surtout des pirates dans la
propagation des idées. Pour les femmes, c’est un lien social essentiel comme on le voit à travers le personnage d’Intisar, jeune femme voilée et soumise à l’autorité paternelle mais qui chate
avec des hommes et va jusqu’à rencontrer Alif et coucher avec lui. Tout le monde est connecté dans la Cité, même le cheikh de la mosquée. Internet et les réseaux de communication sont un moyen de
communication qui échappe à la censure, crée du lien et permet l’échange d’idées.
Même s’il est clair que G. Willow Wilson souhaite faire passer un
message sur l’Islam, les femmes et l’importance des réseaux sur internet, elle ne fait pas d’Alif un aktivist :
« Abdullah, NewQuarter01,
lui-même et tous les autres étaient des pirates, le soir venu, non des révolutionnaires. Autant il détestait l’Etat, autant l’idée d’une confrontation physique le rendait
malade. »
C’est un geek, pas un terroriste. Ainsi l’auteur évite-t-elle le roman
politique pour privilégier l’action, le merveilleux oriental et l’intrigue sentimentale. Tous ces jeunes gens si tolérants, on aimerait y croire…
A noter que quelques points de traduction m’ont agacée : certains
mots arabes sont traduits, mais pas d’autres. « J’ai mangé son qatayyef » : c’est quoi ? Par contre, on nous explique ce qu’est
du saag paneer. Plus embêtant : Alif le sang-mêlé demande à Dina : « Tu les vois m’embaucher
au CityCom ou à la Royal Bank ? », à quoi elle répond : « oui, comme chaiwallah ». Si c’est une blague, elle est
incompréhensible…
Autre problème : Alif a prêté un livre à Dina. Quand les jeunes gens en parlent, ils l’appellent La Boussole d’or. Or, en français, La Boussole d’or est le titre du film adapté du premier tome de la série de Philip Pullman, A la croisée des
mondes. Ce premier tome s’intitule Les Royaumes du Nord en français (The
Golden Compass aux Etats-Unis). Agaçante approximation.
Alif
l’Invisible n’est pas un roman social, c’est d’abord un roman d’aventure au
cours duquel les jeunes héros doivent faire face à de multiples dangers qui pousseront Alif hors de son quartier jusqu’à la prison d’Etat, en passant par le désert, le Quartier Vide où vivent
djinns, marids et autres effrits… Le merveilleux oriental côtoie la technologie informatique la plus moderne. G. Willow Wilson réenchante le monde arabe moderne en puisant à ses propres sources.
Ainsi le lecteur se laisse-t-il emporter par une succession d’événements au rythme soutenu qui sont autant d’épreuves d’un conte contemporain qui, comme ceux de jadis, donne à réfléchir sur le
monde.
Mots-clés : mondes virtuels
Alif l’invisible (Alif the Unseen, 2012), G.
Willow Wilson traduite de l’anglais (américain) par Florence Berthon, Buchet Chastel, avril 2013, 367 pages, 19€